Zanzibar s’apprête-t-elle à devenir le laboratoire africain d’un nomadisme plus décentralisé, plus fluide et plus libre ? Ou bien rejouons-nous le scénario d’une enclave premium à la Dubaï, branchée Web3 mais déconnectée des réalités locales et des principes de la slow life ?
Je me suis penché sur le projet de “Dunia Cyber City” avec mes lunettes de digital nomad, amateur de slow travel et d’îles swahilies. Voici ce qui me rend curieux, ce qui m’interpelle, et comment je me préparerais si je devais y poser mon laptop en 2026.
Ce qui est sur la table (à date mi‑janvier 2026)
Dunia Cyber City est annoncée comme une zone économique spéciale de 71 hectares près de Fumba, pensée “crypto‑friendly” et tournée vers les travailleurs en ligne.
Statut et cadre
- Bail de 30 ans sur le site, via un partenariat public (Zanzibar/ZICTIA) – privé (OurWorld).
- “Blockchain sandbox” national: terrain d’essai pour services numériques sous règles assouplies.
- Protocole d’accord avec Tether pour l’éducation au numérique et l’exploration des paiements en stablecoins.
Offre annoncée
- E‑résidence, guichet unique pour créer/domicilier une activité, identité et services digitaux.
- Paquet fiscal (annoncé) pour attirer talents et entreprises: impôt réduit pour e‑résidents, exonérations pour sociétés les premières années, pas d’impôt sur la fortune/plus‑values dans la zone.
- Intégration crypto: paiements du quotidien en stablecoins, registres on‑chain, titres immobiliers tokenisés envisagés.
Ambitions et réalité
- Cible: 5 000 à 7 000 résidents physiques à terme.
- Départs timides: environ 100 e‑résidents et une trentaine d’entreprises annoncés début 2025.
- Aucune étude de faisabilité détaillée rendue publique à ce jour; beaucoup d’éléments restent au stade promotionnel.
📌 À retenir
- C’est ambitieux, soutenu politiquement, mais encore très jeune. Il faut lire “promesse” partout où vous lisez “fonctionne déjà”.
Pourquoi ça fait rêver un nomade (et ce que j’y vois de positif)
- Frictions bancaires en moins: les paiements transfrontières en stablecoins peuvent raccourcir les délais et réduire la dépendance aux banques locales, un vrai plus quand on bouge souvent.
- Formalités allégées: e‑résidence et guichet unique, c’est potentiellement des démarches de création d’entreprise et de facturation simplifiées.
- Écosystème ciblé: si l’infrastructure suit (internet fiable, logements bien pensés, espaces de coworking, soins de santé accessibles), on gagne un hub agréable pour l’Afrique de l’Est, avec un fuseau horaire pratique pour l’Europe.
- Effet cluster: apprendre, bâtir, investir avec des pairs crypto/web3 dans une zone test réglementaire apporte une densité d’opportunités rare sur le continent.
Je l’écris souvent: un bon hub nomade, ce n’est pas que des palmiers et de la fibre. C’est un lieu qui fluidifie tes décisions quotidiennes et augmente tes chances de créer du sens avec ton travail.
Le revers de la médaille (là où j’élève le sourcil)
- Risque “enclave premium”: si l’essentiel de la valeur est capté par l’immobilier et une fiscalité d’exception, on recrée un écosystème fermé, déconnecté des villages voisins — l’opposé d’un slow travel ancré.
- Adoption et confiance: basculer loyers/services sur stablecoins suppose éducation, infrastructures, et surtout confiance dans les émetteurs. Sans ça, on “ré-invente” juste la complexité.
- Infrastructures dures: électricité stable, backbone internet, santé, transports… Construire une ville vivante dépasse la simple mise en place d’un wallet.
- Inclusion locale: Zanzibar vit d’agriculture, de pêche et de tourisme. Sans programmes solides de formation/emploi locaux, l’effet gentrification (hausse des loyers, pression foncière) est probable.
- Gouvernance et continuité: zones spéciales et crypto évoluent au rythme des politiques. Un changement de cap, et votre “plan simplifié” redevient un parcours du combattant.
💬 “La vraie promesse n’est pas de ‘payer son café en USDT’. C’est de bâtir un modèle où l’innovation améliore la vie locale, pas seulement la nôtre.”
Le miroir des autres “crypto‑villes”
- Próspera (Honduras): opérationnelle mais juridiquement contestée. Leçon: la stabilité réglementaire fait ou défait une zone.
- Akon City (Sénégal): annonces flamboyantes, exécution lente. Leçon: lever des fonds et construire une ville sont deux métiers différents.
- Zanzibar: vision récente, soutien local affirmé, démarrage prudent. Leçon: crédibilité à bâtir par des livrables concrets (logements, fibre, services de base) avant le grand récit.
Bon à savoir
- Les projets qui réussissent commencent petit, livrent utile, puis étendent. Méfie‑toi des roadmaps “tout, tout de suite”.
La grille “slow life” pour évaluer Zanzibar Crypto City
Avant de s’emballer, je me pose ces 7 questions:
- Est‑ce que je peux y rester longtemps sans brûler mon énergie (logement sain, accès santé, rythme doux) ?
- Est‑ce que je peux contribuer localement (former, recruter, acheter, co‑créer) plutôt que juste consommer ?
- Est‑ce que l’architecture et l’écologie sont respectées (densité raisonnée, littoral protégé, eau/énergie gérées) ?
- Est‑ce que la connectivité est robuste (internet, électricité, backups) pour un travail pro exigeant ?
- Est‑ce que les règles sont claires et tenues (visa, fiscalité, droit du travail) ?
- Est‑ce que je peux vivre sans “premiumisation” permanente (prix compatibles avec un budget durable) ?
- Est‑ce que ce choix soutient mon ikigai (sens, flux, impact), pas seulement mon fil LinkedIn ?
Si je coche 5/7, je teste. Sinon, j’observe.
Scénarios 2026–2028 (lucides, pas cyniques)
- Meilleur cas: la zone livre fibre/énergie/logements de qualité, intègre des prestataires locaux, pilote des paiements stables et forme des jeunes Zanzibaris. Les nomades s’installent plus longtemps, l’économie se diversifie.
- Cas médian: quelques immeubles, coworkings corrects, adoption crypto limitée aux expats, effet enclave présent mais utile comme base régionale.
- Pire cas: retards, marketing sans exécution, spéculation immobilière, rues vides hors haute saison; l’écosystème nomade migre vers Nairobi/Kigali/Cape Town.
Mon verdict (provisoire) et ce que je ferais
Je ne crie ni au génie ni au mirage. Dunia peut devenir un hub utile si l’équipe livre du concret, respecte le territoire et implique les Zanzibaris. En tant que nomade slow, j’éviterais la ruée spéculative et privilégierais un “test and learn” humble.
Conseil d’expert
- Arrive avec un mindset d’invité qui construit, pas d’occupant qui consomme. Les meilleurs hubs naissent de cette posture.
Tu veux tenter l’aventure en 2026 ? Ma checklist pragmatique
Due diligence terrain
- Passe 2 à 4 semaines sur place hors pic touristique. Visite Fumba et les villages alentours, discute avec des entrepreneurs locaux.
- Teste la connectivité (speedtests à différentes heures, 4G/5G de backup, onduleur).
Cadre légal et fiscal
- Clarifie visa, e‑résidence, création d’activité et fiscalité avec un conseiller local indépendant.
- Vérifie ce qui est effectif aujourd’hui versus “prévu”.
Finance et paiements
- Utilise les stablecoins comme couche pratique, pas unique. Prévois un plan B: carte multi‑devises, compte régional, et cash local.
- Évalue les frais réels (on/off‑ramp) et la fiabilité des prestataires.
Logement et impact
- Choisis des hébergements gérés par des acteurs locaux quand c’est possible.
- Évite les baux qui évinceraient des familles; préfère des résidences ajoutant de la capacité plutôt que captant l’existant.
Santé et sécurité
- Cartographie des cliniques, assurance santé internationale, trousse de base. Numéros d’urgence.
- Sensibilisation aux règles locales (coutumes, codes sociaux, respect des plages et récifs).
Ancrage pro et humain
- Participe à des meetups/ateliers, propose des sessions de partage de compétences.
- Si tu recrutes, ouvre des stages/formations pour des profils locaux.
Stratégie de sortie
- Aie un plan B régional: Nairobi, Kigali, Dar es Salaam ou Mombasa en backup si la zone tarde à livrer.
En un mot: Zanzibar Crypto City peut être une rampe de lancement intéressante, à condition d’y venir léger, curieux et responsable. Si on veut un nomadisme plus libre et plus juste, à nous de le pratiquer — et de l’exiger des projets qui nous courtisent.